JOUR 30

fatalement elle sait qu'elle devra se réveiller.
cela provoque en elle une atonie des muscles. elle devient soudain un tout petit bébé.

elle a trois ans et observe depuis le landau le monde se déplier devant elle. elle traverse la rue poussée par un géant et se déplace d'un espace vers un autre. soudain une forme se découpe et s'approche jusqu'à le percuter. le landau heurte le banc juste le temps que son papa lâche la poignée. cela lui vaut trois points de suture et une nuit un peu agitée chez maman furieuse de les avoir laissés se promener tous seuls. après ça elle n'a plus jamais pris le landau, elle a appris à marcher.

puis tout lui revient. elle se rappelle qu'elle a tout inventé. qu'elle n'a jamais existé et que toutes ces histoires sont des choses qu'elle se raconte pour éviter de disparaître. elle a créé le monde et l'univers, et la somme de toutes les choses qui gravitent dans leur champ. elle a créé la vie et la voie lactée n'est jamais que son éjaculation si précoce quand elle se touche le soir.

elle regarde son amie et en la voyant il lui semble inutile de vivre. elle est triste. elle lui parle. voilà bien la plus belle chose qui aie pu lui arriver. quelle bonne blague ! comme si une fille comme ça pouvait exister, et demeurer près d'elle, et l'aimer sans raison. c'était le plus formidable tour de passe-passe qu'elle aie jamais bricolé pour se donner contenance. alors elle n'existe pas non plus, et sans doute encore moins que le reste. cette certitude la rassure dans sa douleur. rien ne vaut rien. sereinement elle accepte de se donner au silence froid de l'infini.

pauvre d'elle. l'amour la poursuit mais elle est plus rapide. pauvre d'elle qui a oublié à quoi elle ressemble. il y a longtemps qu'elle ne se regarde plus dans la glace, qu'elle évite les vitres et les rétroviseurs de crainte que son reflet ne lui crache au visage.

elle a oublié aussi à quoi elle ressemble elle. elle n'est plus que l'ombre de ses propres fleurs. dissoute dans la couette comme une larve en métamorphose, elle ne formule plus de paroles ou de gestes. elle se recroqueville en position fœtale et espère que ni le monde ni personne ne viendront la chercher.

subitement elle se rappelle l'existence des téléphones portables et elle éclate de rire.

elle est toute seule dans l'univers.

elle glisse au fond de son lit alors que son amie se lève. elle a déjà oublié qu'il n'est pas dans un espace abstrait de sa conscience mais dans son pitoyable délire. et tous doivent le vivre à ses côtés.

sans bouger, sans parler, gagné par l'impression de ne faire qu'un avec l'univers, puis par celle que l'univers est essentiellement constitué de merde, elle ouvre les yeux. deux fentes ignobles, démolies. ce qu'elle voit lui déplaît tant qu'elle souhaite mourir.

quand elle le prononce le prénom de son amie lui semble être une suite de syllabes désignant un concept absurde. elle avait longtemps pensé que c'était le plus beau prénom du monde. cela la plonge dans une colère épouvantable.

elle frappe les murs plutôt que ses adversaires.
elle enfonce son poing dans le placo comme une imbécile qui n'a pas assez de mots dans son vocabulaire pour exprimer sa souffrance indicible. et bien voilà, les mots sont là. souffrance et indicible. elle se rappelle qu'elle les a eux aussi inventés, très spécifiquement pour cet instant. elle ne ressent rien. pas même la fracture de sa première phalange.

brutalement elle se lève. elle prend son amie dans ses bras. ses sanglots martèlent toute la pièce comme un épais cauchemar. la chambre est si sombre, ses bras sont si lâches.

elle ne comprend pas si la personne qu'elle serre très fort est quelqu'un d'autre ou elle-même.