JOUR 4
TOUS MORTS SAUF LUI

debout sur le chambranle. nu.

il est fini le temps des cerises. maintenant c'est le temps de la déconfiture. et comme elle est amère, arrosée d'eau-de-vie. cette mauvaise tequila. mais il ne peut pas s'en empêcher. debout et nu. devant l'entièreté du monde, son vacillement.

lui se tient droit. mais un jour son poids le fera céder. un jour il n'aura plus ce rire cardinal qui gonfle sa trachée.

étrange ciel. vaste. il contient toutes les couleurs et surtout aucune. au milieu de ses nuages dont on ignore s'il coule de la pluie ou du sang, l'orage le crève. il tombe des cordes. on ne sait pas s'il faut y grimper ou s'y pendre.

intense est sa douleur. tombée au fond de son ventre comme les cachets bleus sous le bacardi. c'est celle qui précède l'euphorie, et puis, plus tard, le sommeil. mais ce soir il ne dormira pas. comme tous les autres soirs depuis le premier soir. c'était quand déjà, qu'il a décidé que le soleil se lèverait pour tout le monde sauf pour lui ?

il sourit. il ne semble pas être au courant de sa propre tragédie. pourtant et à présent tout semble relever du drame. autour de lui les corps infectés, immobiles. les décombres de ce qui a été leur long confinement. les stroboscopes brisés et les cristaux séchés dans les verres. la loggia détruite. et au-delà, l'apocalypse.

dans le plus pur silence, qu'il veut saisir et déchirer des deux mains, il demeure. debout. nu. impuissant devant son propre désastre, il se met à rire. comme un damné. il rit, rit. il est heureux ou il est ivre. il ne sait pas.

il enjambe les corps abandonnés par l'aube. ils portent des masques, des gants, des panoplies, comme des médecins de peste. mais nul n'aura survécu à son propre délire.

c'est toujours la même chose. cette histoire est fatiguée. elle fait des va-et-vients en elle-même ; elle ne se raconte plus. on ne raconte pas ça. la légende des enfants perdus qui ne se savent pas déjà morts.. qui ne peuvent plus vivre au-delà de la frontière. franchir ce seuil est inconcevable. ils préfèrent mourir ensemble. d'ailleurs ils l'ont fait.

il sont fous. c'est sans doute vrai car ce n'est pas eux qui le disent. mais eux diraient autrement. il ne sont pas fous mais habités. oui c'est cela, c'est le mot juste. il sont habités par la somme de toutes les choses qui ressemblent au bonheur. mais ce n'est pas le bonheur. l'illusion est parfaite.

l'apparence du bonheur - une notion capitale pour faire la fête. et bien allons à la fête. même si elle n'existe pas, même si elle est finie et que la terreur va revenir prendre sa place dans leurs artères. ils sont capables de verser tout le sang de leurs vies dans un verre et de le lever à la santé de la planète. s'il faut cela pour s'amuser encore, s'il faut cela pour retrouver le goût d'exister.

et il faudrait faire vite. ils sont tous morts sauf lui, après tout.