JOUR 53

je ne suis pas naïve. mais je sens parfois en moi comme une tranquillité, une acceptation des choses, toutes les choses, comme si je les comprenais et comme si elles me comprenaient. cette résolution à ne plus rien sentir, plus rien éprouver de mauvais, ressemble à un cri docile qui deviendrait un soupir. plus envie de mourir, plus particulièrement envie de vivre. plus de petite douleur au ventre qui m'empêche de dormir. alors il m'importe peu d'être là ou non, de savoir pourquoi j'existe ou non ; j'entends l'unité merveilleuse qui se trouve dans tout me prendre, et m'ouvrir, et se révéler à moi comme je me révèle à elle. et donc, dans ce calme absolu, cette acceptation absolue, dans cette éternité soudaine qui tient lieu d'un instant, tout prend sa place, tout se reconnaît, tout se positionne comme la vis dans son pas, comme la rivière dans son lit, et alors peut advenir le calme merveilleux du silence.

mais cet instant passe.

cet instant passe et j'oublie que j'ai fait la paix. j'oublie avec qui. cet instant passe et l'air change, le noir crève la lumière. je reviens à moi. je reviens en moi, et je me rend compte que sur la terre rien ne va, que dans la vie rien ne va. que les amours sont cruelles et que les fruits pourrissent avant de tomber. quelle humiliation que de croire que tout pourrait aller bien, que d'oser s'en convaincre, même un tout petit moment. quelle douleur personnelle, nominative et insupportable que de se laisser oublier que l'on a droit à rien, à rien quand on fait partie des gens de mon espèce.

les gens de mon espèce n'ont aucune sorte de répit, ou de rémission, aucun pardon métempirique qui les attend. les gens de mon espèce, ils feraient bien de se dépêcher de mourir, se dépêcher avant tous les autres, avant qu'on ne les tue. ainsi on en serait débarrassés. ils n'auraient pas à souffrir. et le monde se porterait mieux. pas même les rats et les cafards, pas même les sangsues et les vermisseaux, pas mêmes les asticots méritent moins de vivre que les gens de mon espèce. comme j'aurais envie de rire si je n'avais pas tant envie de pleurer. je n'ai pas besoin de me l'entendre dire, je ne suis pas naïve. je ne suis pas naïve, mais vraiment, des fois, je voudrais me mettre à cesser d'exister.